24 juillet 2006

 

« L’environnement, une question de survie »

Ségolène Royal répond, dans IKONO, aux questions de Yann Arthus-Bertrand l’auteur de « La Terre vue du ciel ».


Réchauffement de la planète, dérèglement climatique, pollution… L’environnement est-il un enjeu majeur pour les prochaines années ?

Ce n’est pas seulement un enjeu majeur, c’est une question de survie. Elle doit bien évidemment être intégrée à toutes les décisions publiques et privées qui sont prises. C’est ce que j’essaie de faire en Poitou-Charentes. Aucune décision d’investir des fonds publics n’est prise sans que l’on se soit interrogé sur l’impact environnemental, y compris pour les aides économiques aux entreprises qui sont obligées non seulement de respecter les normes sociales, mais aussi les normes environnementales. Il faut que cela devienne le reflex de toute population et de tout décideur public.

Concrètement, face à l’effet de serre, quelles solutions faut-il mettre en oeuvre ?

Cela passe par une diminution de l’utilisation de toutes les énergies fossiles, donc forcément par un investissement massif sur les énergies renouvelables. La France est extrêmement en retard, la planète également. La question de l’aide au développement est totalement liée à celle des énergies renouvelables. Je trouve particulièrement choquant qu’aux pays pauvres, qui sont généralement ceux où il fait le plus chaud et où l’énergie pourrait être gratuite, on ait imposé des modes de développement comparables aux nôtres, c’est à dire très consommateurs en énergie fossiles. On les a en fait privés de développement. Il faut repenser tout notre système d’aide à ces pays.

Le pétrole bon marché et abondant semble être derrière nous, faut-il le remplacer, faut-il développer de façons intensives les biocarburants ?

Il faut préparer, dès maintenant, l’après pétrole. Je reviens de Suède, qui est le pays le plus en avance dans ce domaine. Le Premier Ministre a lui-même réuni non seulement son gouvernement mais aussi tous les décideurs pour leur dire : « Voilà, nous allons commencer à vivre comme nous serons contraints de vivre dans vingt ans. » Je souhaite que la France adopte la même posture. Il faut anticiper plutôt que de subir les mutations, et faire le choix du développement économique : investir dans la recherche, créer de nouveaux métiers… Ce défi doit être vu comme une chance, et non pas comme un handicap supplémentaire. La priorité, ce sont les économies d’énergie. Nous gaspillons environ 40% de l’énergie consommées dans une maison : 40%, c’est considérable. Là encore, les pays nordiques montrent l’exemple. Leurs maisons ne gaspillent pas d’énergie. Dans les industries, tout est recyclé, et cela, depuis très longtemps. Imaginez qu’en France, on en est encore à construire des incinérateurs. Dans l’Europe du Nord ou en Allemagne, c’est terminé.

Pourquoi, à votre avis, la France est si en retard en matière d’énergie éolienne ?

Par inertie, par manque de courage politique, alors qu’elle a des potentialités considérables. Le système des éoliennes a été inventé dans des laboratoires de Poitiers (région Poitou-Charentes). Or, aujourd’hui, on est l’un des pays les plus à la traîne, on perd notre savoir-faire, alors que l’on dispose de très bons centres de recherches. Trop longtemps, on a pensé que la protection de l’environnement pouvait se faire avec des bons sentiments : « Tout le monde va s’y mettre, on va tous se donner la main. » Moi, je crois que c’est en fixant des règles fermes qu’on avance. Je l’ai montré lorsque j’étais ministre de l’environnement.

En France, les trois quarts des rivières et des nappes souterraines sont polluées par les pesticides. Le Danemark a réussi à développer une agriculture performante tout en réduisant leur consommation. Peut-on se fixer le même objectif ? Cela passe-til par l’application systématique du principe « pollueur -payeur » ?

Oui, c’est évident. Non seulement, il faut appliquer ce principe, mais aussi accélérer la mutation de l’agriculture vers l’agriculture biologique. Il faut faire en sorte que, dans un avenir plus ou moins rapproché, toute l’agriculture devienne biologique. Aujourd’hui, c’est un créneau assez étroit. La région Poitou- Charentes, que je préside, s’est massivement engagée dans l’agriculture biologique. Il faut sortir d’une agriculture subventionnée sur des critères de productivité. Une façon d’y arriver, c’est de dire la vérité. On sait aujourd’hui que des cancers sont liés à la dégradation de l’environnement, et notamment des pesticides dans l’alimentation. La protection de l’environnement est liée à la démocratie et à l’exigence de transparence. Tous les mensonges officiels que l’on a connu à propos du nuage de Tchernobyl, de l’amiante, des OMG, ont permis de ne pas remettre en cause des habitudes, des puissances financières, des rapports de force, des intérêts corporatistes, etc. Quand il y aura la transparence totale et quand l’information scientifique sera donnée sur l’impact de la dégradation de l’environnement, sur la santé publique, alors les gens se bougeront, et les politiques prendront les bonnes décisions.

Vous avez interdit la culture des OMG à l’air libre en Poitou-Charentes. Est-ce une mesure qu’il faut étendre à l’ensemble de la France ?

Oui, bien sûr, au nom du principe de précaution, et parce que la dissémination des OMG a un impact qui n’est pas totalement maîtrisé. Il peut y avoir aujourd’hui des cultures OMG en plein champ, sans même que les maires ou les habitants soient en soient informés. En revanche, il ne faut pas tomber dans l’obscurantisme qui consiste à arrêter toutes les recherches. Il faut aussi poser la question de l’impact de l’utilisation des OMG sur les rapports Nord-Sud.

L’Europe est-elle le bon niveau pour intervenir sur toutes ces questions d’environnement ?

L’Europe est beaucoup trop faible sur ces questions. D’un côté, elle favorise une agriculture intensive en versant dix fois plus d’argent aux gros céréaliers qu’aux éleveurs qui travaillent dix fois plus, et de l’autre, elle fait des discours sur l’environnement. C’est un scandale, cette contradiction. De même pour le chef de l’Etat : à l’étranger, il tient de très beaux discours sur la maison qui brûle, et quand il revient sur le territoire national, non seulement rien en cange, mais les choses s’aggravent. On subventionne avec nos impôts la dégradation de l’environnement.

Comment aider les pays les plus pauvres ? Les nations riches ont du mal à respecter l’engagement de reverser 0,7% de leur PIB en faveur des pays en voie de développement. Faut-il recourir à une taxe Tobin (prélèvement sur les transactions financières) ou la taxe sur les billets d’avion, comme l’a fait adopter le Président Chirac ?

Je pense qu’on n'échappera pas à une taxe mondiale pour financer le développement des pays pauvres. Une taxe de type Tobin, pourquoi pas ? Une taxe sur les billets d’avion… Ce qui est essentiel, c’est l’utilisation de ces fonds. Il n’y en a pas le tiers, et encore, je suis loin de la vérité, qui arrive véritablement à destination. Lorsque j’étais ministre de l’Environnement, je suis allé au Mali constater l’utilisation des aides versées pour les adductions d’eau et le ramassage des déchets. En fait, ils n’avaient jamais rien reçu depuis des années. Tout partait dans les organismes intermédiaires. J’ai donc directement donné ces aides à l’association du village. Il faut remettre l’argent à ceux qui font le travail, et moi, je crois qu’il faut beaucoup s’appuyer sur les femmes. Ce sont elles qui font l’essentiel des taches domestiques, qui vont encore couper le bois et chercher l’eau avec leurs filles, alors qu’elles devraient être équipées en cuisinières solaires pour stopper la déforestation. Plus la forêt s’éloigne, plus il faut marcher, et plus on est agressé. Je pense que, si les hommes allaient chercher l’eau, il y aurait longtemps que ces pays seraient équipés en adduction d’eau et en réchauds solaires ! Donc, avant de parler de taxe, de faire de la bureaucratie ou des rapports, il faut réfléchir à la manière dont l’argent sera utilisé.

On parle beaucoup de développement durable. Concrètement, qu’est ce que cela signifie pour vous ?

Je pense que le mot est totalement usé, trituré, instrumentalisé. Tout le monde fait du développement durable, même les maïsiculteurs intensifs, même les bétonneurs… Tous brandissent une belle pancarte « développement durable ». L’expression a été détournée de son sens. Le développement durable, c’est concevoir un développement économique qui n’appauvrisse pas les générations futures, c’est à dire qui leur garantisse la transmission d’un patrimoine intact et leur permettre de se développer sans dégrader l’environnement. Certains voudraient remettre en cause la notion de croissance. Ce n’est pas mon cas, car dans la croissance qu’il faut rendre compatible avec l’environnement, il y a les créations d’emploi. En revanche, je crois qu’il faut inventer le concept de croissance économe, de croissance éthique. Dans beaucoup de domaines, et quel que soit le niveau de revenus. On l’a fait dans ma région pour des logements sociaux, grâce à l’énergie solaire et au chauffage au bois. On a obtenu près de 40% des charges locatives. Ce n’est pas rien, à un moment où le pouvoir d’achat des familles se dégrade, notamment à cause du prix de l’énergie. Cela signifie que l’environnement est aussi un facteur de cohésion sociale et de lutte contre les inégalités.

Cet entretien a été relu et amendé par Ségolène Royal

Source:

http://archquo.nouvelobs.com


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