17 mai 2006

 

La voie Royal

Brillante, élégante, charismatique, Ségolène Royal la socialiste deviendra-t-elle en 2007 la première présidente de la République française? Notre reporter l'a suivie pendant une journée. publié dans L'actualité du 1er juin 2006

10 h 47

Le TGV entre en gare de Poitiers, à une heure 37 minutes de Paris. En descendant, je repère une passagère d’une indéniable beauté. Je finis par la reconnaître: c’est Ségolène Royal, la femme politique la plus populaire de France, celle que je suis venu «couvrir» dans son fief, la région dont elle est présidente, le Poitou-Charentes. Je me présente. Son sourire est franc, sa poignée de main aussi. Je lui explique que je la retrouverai sur le campus universitaire, où elle participe aujourd’hui à un forum sur les éco-industries.

«Est-ce qu’une voiture vous attend? me demande-t-elle.

— Non, j’allais prendre un taxi.

— Si vous voulez, je vous emmène.»

Une rutilante Renault l’attend devant la gare. Nous montons. C’est parti! Un collaborateur lui tend aussitôt le dernier numéro du magazine L’Express. En couverture, on voit Ségolène Royal aux côtés de Nicolas Sarkozy, son principal rival à droite. Le titre: «Qui est le meilleur?» «Pourquoi “le meilleur”? demande-t-elle en riant. Pourquoi pas “la meilleure”?»
Voilà, c’est bien elle. La femme politique dont le sourire, la fraîcheur et l’impertinence bousculent l’échiquier politique, celle qui est si prompte à dénoncer le sexisme, celle qui emballe les Français et qui est en train de les transformer en… royalistes. Car l ’Hexagone vit une véritable « Ségomania» (comme disent les anglomanes médias français). Depuis la fin de 2005, les sondages ont propulsé Ségolène Royal au tout premier rang dans les intentions de vote. Des enquêtes montrent que deux Français sur trois pourraient voter pour elle au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. La chose serait stupéfiante: aucun candidat à l’Élysée n’a jamais remporté une majorité absolue au premier tour. Dans l’éventualité plus réaliste où Ségolène Royal affronterait Nicolas Sarkozy au second tour, l’un et l’autre obtiendraient chacun 50% des voix.

Avant d’en arriver à un duel «Ségo» contre «Sarko», toutefois, la socialiste devra conquérir son propre parti. La course contre les «éléphants» (lire: dinosaures) socialistes est déjà bien engagée, du moins officieusement. Chez les sympathisants du Parti socialiste (PS), Ségolène Royal devance très nettement ses adversaires déclarés: l’ex-premier ministre Laurent Fabius et les ex-ministres Dominique Strauss-Kahn et Jack Lang. Elle fait aussi de l’ombre à ses rivaux non déclarés: l’ex-premier ministre Lionel Jospin et le premier secrétaire du PS, François Hollande, qu’elle connaît bien, puisqu’il est le père de ses enfants…

11 h 50

Ségolène Royal entre dans l’amphithéâtre de l’École supérieure d’ingénieurs de Poitiers, où se tient un atelier sur le réchauffement climatique. Le sujet est d’actualité, parce que le Poitou-Charentes s’est engagé à respecter le protocole de Kyoto.

Ségolène Royal a retiré son manteau. Elle est habillée avec élégance, voire distinction. Son tailleur vert, ses bottes en cuir marron lacées jusqu’au genou laissent deviner un raffinement certain. Mais sur l’estrade de l’amphithéâtre, elle s’exprime avec simplicité. La «présidente» (de la région), comme ses collaborateurs l’appellent, insiste sur le thème de l’emploi: dans quels domaines des postes sont-ils appelés à disparaître? à être créés? «Le bilan emploi doit être positif», croit-elle bon de souligner.

Qu’a-t-elle que les autres n’ont pas? «Les Français voient en elle une promesse», explique Stéphane Rozès, directeur de l’Institut CSA, une maison de sondage. «Elle donne l’impression de pouvoir peser sur le cours des choses, de souhaiter réellement résoudre les problèmes des gens. C’est son point de départ: régler les problèmes des gens. Elle est pragmatique. Elle ne se prête pas aux querelles idéologiques, aux querelles socialistes du passé.» À tel point que Ségolène Royal semble vouloir se distancier de son propre parti: le mot «socialiste» ne figure même pas à la page d’accueil de son site Internet (www.desirsdavenir.org).

Ses origines — elle est la quatrième d’une famille de huit enfants — sont relativement modestes. Son père, militaire très catholique et très conservateur, avait peu de considération pour ses filles. «Mon père m’a toujours fait sentir que nous étions, mes sœurs et moi, des êtres inférieurs», a-t-elle confié à un journaliste télé en 1994.

Si elle incarne le renouvellement de la classe politique, elle n’est pourtant pas une nouvelle venue. Après des études à l’École nationale d’administration, pépinière de tant de politiciens, Ségolène Royal se joint (en 1982, à 27 ans!) au cabinet du président François Mitterrand. Mais elle reste énigmatique, voire paradoxale, aux yeux de beaucoup de gens.

Elle passe pour une traditionaliste — elle a quatre enfants —, mais n’est pas mariée. Elle lutte contre le port du string dans les collèges et lycées («Il est difficile d’interdire le foulard [islamique] à l’école tout en encourageant les filles à s’exhiber comme des marchandises», a-t-elle déclaré), mais autorise les infirmières à y distribuer la «pilule du lendemain». Elle est provinciale (née au Sénégal, elle a grandi en Lorraine), mais donne l’impression d’être parfaitement à l’aise dans ses habits parisiens. Mais qui a dit que les Français n’étaient pas eux-mêmes bourrés de contradictions? «Madame Royal a su capter les ondes de son peuple», a écrit le journaliste Daniel Bernard dans la biographie qu’il lui a consacrée, Madame Royal (Éd. Jacob-Duvernet, 2005). «Elle raisonne comme lui et résonne avec son époque, tandis que les beaux messieurs et les gentes dames se contentent de la suspecter — anathème meurtrier — de populisme.»

«Ségolène», comme beaucoup de gens l’appellent, plaît pourtant à la plus célèbre des «gentes dames», Bernadette Chirac. «Elle peut être une candidate sérieuse, elle peut même gagner», a confié la première dame de France au quotidien Le Parisien, en février. «Ses petits camarades socialistes ne lui feront pas de cadeaux, mais l’heure des femmes a sonné.»

Vraiment? Une femme, la socialiste Édith Cresson, fut brièvement première ministre au début des années 1990, mais la République française n’a jamais fait une grande place aux femmes. La France ne compte que 13% de députées (deux fois moins qu’en Irak), 11% de mairesses et une seule présidente de région… Ségolène Royal. De toute évidence, cette dernière n’inspire pas beaucoup de bien à une classe politique qui reste dubitative. Les socialistes à qui j’ai demandé des interviews (un député, un ex-conseiller de Mitterrand, un cadre du parti et deux anciens ministres) se sont tous esquivés. Le PS donne l’impression d’être terriblement embarrassé par cette star qui lui échappe, comme elle échappe à la presse. Lorsque le chroniqueur Alain Duhamel, ponte de l’establishment médiatique, a dressé la liste de 15 candidats éventuels à la présidence pour son plus récent livre, Les prétendants 2007 (Plon, 2006), Ségolène Royal n’y figurait même pas! Tout juste a-t-elle eu droit à quelques lignes dans le chapitre consacré à son conjoint…

Peut-être ne la prend-on pas au sérieux? Ségolène Royal a été conseillère de l’ex-président Mitterrand pendant sept ans, elle est députée depuis 1988 et elle a été ministre trois fois. Mais il n’est pas rare d’entendre dire qu’elle manque d’expérience. Il est vrai que bon nombre de ses collègues à l’Assemblée nationale en ont beaucoup. Ils en ont peut-être même trop: 97 (!) députés sur 577sont âgés de 66 à 84 ans. (Aux Communes, à Ottawa, aucun élu n’a plus de 67 ans.) Faut-il s’étonner que les Français souhaitent, si l’on se fie aux sondages, rajeunir leurs dirigeants? Quand leur président, Jacques Chirac, a décroché son premier poste politique, en 1962, le premier ministre du Canada s’appelait… John Diefenbaker!

Il faut dire que Ségolène Royal, qui fut successivement ministre de l’Environnement, de l’Enseignement scolaire puis de la Famille, n’a jamais été titulaire — aucune Française ne l’a jamais été — d’un «gros» ministère, comme les Finances, les Affaires étrangères ou l’Intérieur.

(...)

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http://www.lactualite.com/dossiers_speciaux/article.jsp?content=20060418_141522_4272

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